« Celle que je ne suis pas » (tome 1), par Vanyda. Dargaud.
Les éditions Dargaud font feu de tous bois pour séduire un lectorat adolescent féminisé. Sur quelques mois seulement, une dizaine de titres – Cutie B, Alta Dona, R., etc – ciblent plus ou moins ouvertement, avec des bonheurs variés, ce marché pour l’heure essentiellement tourné vers le shojo manga. « Celle que je ne suis pas », dans le registre de la chronique adolescente, sort sans peine du lot.
« Je voudrais être quelqu’un d’autre », lâche Valentine malgré elle. La confession donne tout son sens à l’album, le résume presque. La jeune fille peine à trouver une motivation à son existence, subissant ce «creux » vide de sens que connaissant beaucoup d’adolescents quand paradoxalement il ont en eux les atouts pour être ce qu’ils souhaitent. Sportive mais volontiers apathique à domicile, amoureuse transie d’un garçon qu’elle juge inaccessible, jouant avec modération (et exclusivement en bande) des interdits… Le personnage conserve les stigmates de l’enfance tout en étant femme, peine à s’extraire du cocon tout en cherchant confusément autre chose. L’idée de transition est le cœur même de la série. Ce premier volume se déroule sur la durée d’une année scolaire - la troisième, dernière année de collège - et se clôt aux portes du lycée. « Ce que je ne suis pas » doit être suivi par « Ce que je voudrais être » et « Ce que je suis », anticipant déjà ce que sera l’évolution de sa personnalité. L’affirmation de soi, tout simplement. Vanyda excelle à mettre en image cette chronique de la vie ordinaire, intégrant les codes narratifs du manga à un ouvrage finalement très européen. Décomposition des scènes, silences, mise en scène de rites quotidiens offrent un rythme et une consistance particuliers à ce roman graphique, traduisant mieux que les mots l’état d’esprit de Valentine, ce mal-être sourd et inexprimé qui semble la clouer sur place. « Celle que… » ne séduit pas, il envoûte. Par sa justesse, par la tendresse du regard, par une atmosphère patiemment mise en place, savament entretenue au fil de 192 pages noir et blanc. Une très belle surprise.
192 pages, 14 euros.
Chronique de Philippe Belhache



Quand le western flirte avec des créatures venues tout droit de l’enfer, ça fait désordre… Pourtant Herenguel maîtrise de bout en bout son histoire délirante, avec en sus une pointe d’humour bienvenue. Il est vrai que l’auteur était tout jeune un cow-boy en herbe plus réaliste que nature. D’ailleurs, il affiche en photo le ceinturon en cuir de son enfance qu’il évoquait déjà dans le premier tome, tout comme une liste de westerns fantastiques qui va du « Reptile » de Mankiewicz à « la Nuit du chasseur » de Laugthon, où Robert Mitchum nous fait passer quelques sueurs froides dans le dos. Donc Herenguel ne renie aucunement ses racines sur lesquelles se sont développées des scènes ahurissantes de monstres assoiffés de sang et responsables de quelques boucheries dans les rues et les alentours de la petite ville de Providence. Des atrocités que la bonne société, aiguillonnée par un homme de main fascisant et brutal, va mettre illico sur le dos d’un Indien, malgré un shérif plus malin qu’il n’y paraît et Cathy, une belle enquêtrice passionnée par les forces occultes.
Difficile de comprendre l’univers d’un marin, lorsque l’on n’a pas connu cette emprise de la mer et ces lointains vers lesquels elle nous porte. Pourtant Bernard Giraudeau possède ce talent d’écriture qui lui permet de partager, de faire ressentir dans les tripes des lecteurs le bercement des vagues ou la fureur d’un ouragan. D’abord connu en tant qu’acteur, Giraudeau a pris la plume pour conter ses périples, dont le tour du monde de plusieurs mois effectués à bord du porte hélicoptères « la Jeanne d’Arc ». Il sait évoquer l’émotion du départ et l’appel du large, les liens qui se tissent entre les hommes d’équipage, les femmes rencontrées dans chaque port et qu’on oublie malgré des promesses de fidélité, « car un marin n’a pas de liaison à part la mer ».
D’emblée le décor est planté: la Patagonie balayée par un vent dément, des icebergs qui s’entrechoquent comme des hommes qui se battent, des hommes qui d’ailleurs se battent et chassent l’Indien dans ces tréfonds du Chili, un manoir dont les tourelles semblent déracinées d’une lointaine Écosse… L’oeuvre commune de David B., qui scénarise, et de Hugues Micol, au dessin noir et blanc halluciné, est empreinte de fantastique, par sa forme et par son fonds.
Alain Paris et Simon Dupuis ont opté pour un polar babylonien. Une aventure échevelée dont l’héroïne devra naturellement dérouler… l’écheveau. Taliya est une jeune scribe fraîchement promue par la reine, séduite par son caractère frondeur et par l’intelligence de cette femme, qui occupe là une fonction habituellement dévolue aux hommes. Nous voilà donc avec une enquêtrice hors norme, obligatoirement séduisante et perspicace, à la limite du lourdingue. La recherche d’un réalisme historique se perd dans ce personnage de Wonder Women, et l’intrigue ne simplifie pas la lecture à force de rebondissements. Alain Paris a rédigé plusieurs romans dont la trame tourne autour de Babylone, mais le passage au neuvième art n’est pas convainquant.
Ne frappez pas avant d’ouvrir cette porte. Elle mérite de la douceur et du ménagement, et le fait que l’on ignore sur quoi elle débouche ne la rend que plus tentante à pousser. C’est-ce que feront trois jeunes adolescentes, dont le point commun est d’avoir tenter le suicide, et surtout d’être confrontées à un monde d’adulte déplorable, privé de la moindre parcelle d’humanisme. Ces « Japonaises », comme on les a surnommé dans leur collège, because pulsions morbides, décident de fuguer ensemble. Leur point de chute sera une modeste maison perdue dans la campagne, un lieu où l’une d’entre elle a passé son enfance. C’est ici que le fantastique relaye l’aspect sociologique de l’histoire, avec caves obscures et cachées, ésotérisme, jumelles pointées sur les trois demoiselles, ce qui devrait nécessairement amener le lecteur au-delà de cette fameuse porte, dont on ignore dans ce premier tome si elle mérite de nous offrir le ciel, ou des horizons bien plus noirs. Mais ces trois ados n’ont plus rien à perdre, trahies par leur proches, par un quotidien qui pue la banlieue, ce qui nous renvoie à la face nos attitudes d’adultes, incompréhensifs par nature de tout ce qui concerne une personne à qui il manque quelques années pour nous en compter…