« Britten & associés », de Hannah Berry. Casterman
Fernandez Britten, allias Fern, est un privé d’une banalité affligeante, qui végète sur des enquêtes tendance adultère, ce qui lui a valu le surnom de « Bourreau des coeurs ». Pas brillant donc. D’autre part le bonhomme a pour associé un… sachet de thé avec lequel il fait la causette, et il a juré de ne plus se lever du lit « que pour une affaire de meurtre ». Heureusement, voilà une demoiselle, Charlotte Maughton, qui lui porte sur un plateau le suicide de son fiancé auquel elle ne croit pas un instant. Elle l’a d’autant mauvaise que le fiancé, bien sous tous les rapports et qui travaillait pour le riche Maughton père, ne semblait pas avoir la tête à s’expatrier dans l’au-delà : « Ce n’était pas son genre ». Et c’est dans une ville noyée sous une putain de pluie que Fern va fourrer son nez dans des histoires de famille, en soulevant quelques secrets peu reluisants.
L’intrigue, pour autant intéressante, n’est pas ce qui importe avant tout dans cette BD, mais plutôt l’atmosphère étouffante d’une cité qui se liquéfie et fond sur un privé revenu de tout, qui ne semble pas prêt de voir percer un rayon de soleil dans sa triste vie. Le dessin, très sombre et aux couleurs fades (1), contribue à cette pesanteur qui forge un excellent polar, très prenant, nauséeux comme un scénario de Chandler. « Britten » est intéressant de surcroît, car il s’agit de la première BD d’une jeune auteur anglaise, qui selon Casterman, travaille déjà sur une histoire de fantôme. Son talent, lui, est bien réel.
(1) La dessinatrice a l’audace de consacrer une pleine double page, crayonnée, au privé, assis dans une rue sous la pluie…
102 pages, 24 euros.
Chronique de Jean-Marc Lernould


Décidément, ces temps-ci, on a bien du mal à lire une BD sans voir apparaître le mot « Vatican », signe, comme le souligne d’ailleurs la communication de Casterman, de « l’attrait persistant du public pour l’ésotérisme sous toutes ses formes ». Reste que tout le monde n’a pas la maestria d’un Convard pour réussir cette alchimie, et « La Toison d’or », premier tome de la série « Médée », laisse une impression de « pourrait faire mieux ».
Disparu en 2007, Marc Behm est surtout connu en France pour avoir vu adapté au cinéma son livre, « Mortelle randonnée », par Claude Miller, mais au fil de ses écrits, l’auteur a démontré son originalité et son penchant pour le fantastique. « Trouille » n’y déroge pas, et l’écrivain Jean-Hugues Oppel, allié au dessinateur Joe Pinelli (« No mas pulpo ») se sont fait un plaisir d’ajouter un nouveau volume à la récente mais non moins intéressante collection Casterman/Rivages noir. 
Après un brillant intermède cubain mené avec son fils, Jacques Ferrandez revient à ses « Carnets d’Orient », impressionnante saga débutée en 1986, qui relate l’histoire de l’Algérie depuis sa colonisation par la France. L’auteur ne pensait sans doute pas couvrir une telle période - il traite dans ce dixième tome la fin de la Guerre d’Algérie - lorsqu’il a commencé à dépoussiérer les clichés coloniaux qui illustraient encore les livres de classe de nos parents, et il a toujours mis son point d’honneur à raconter une histoire sans fard, dépouillée des partis pris si souvent de mise dans ce conflit. Une ligne de conduite peu évidente à conserver, alors qu’actuellement encore, des associations d’anciens combattants et des politiques se battent sur le choix de la date, ô combien symbolique, de la fin de ce conflit.
Casterman exhume avec bonheur the Big Apple, telle qu’elle a été croquée il y a de cela presque trente ans par Tardi et ses compères Benjamin Legrand et Dominique Grange, via des histoires publiées au début des années 80 dans le mensuel
La rencontre entre un trait manga et un thriller intimiste situé dans les Alpes autrichiennes peut déconcerter : c’est le résultat d’une alliance inédite entre le Coréen Byun Ki-hyun, déjà traduit par Casterman dans sa collection Hanguk, et l’auteur J-M Goum, le tout dans un moyen format 17×24 cm.
Suite et fin de ce passionnant thriller imaginé par le couple Maryse et Jean-François Charles, et concrétisé sous le crayon de Gabrielle Gamberini, dont les couleurs ont cette fois quitté les teintes de l’été indien du premier volume pour blanchir sous les premiers frimas de l’hiver.
On ne connaît même pas le nom du premier ministre de l’Inde, alors sa BD, vous pensez… Casterman donne un cours de rattrapage en réunissant sous une unique reliure deux histoires de ce « sous-continent », comme on dit en géographie, mais qui ressemble surtout à un conglomérat de fractures multiples, de sphères qui ne peuvent s’approcher sans se fracasser les unes contre les autres. Pourtant, entre ces deux régions qui sont à des années lumières l’une de l’autres (le Cachemire, au Nord, coincé entre le Pakistan et la Chine, et le Kerala, à la pointe sud-ouest du pays, ouvert sur l’Océan Indien), il existe un lien, justement parce que des hommes, par delà leurs différences ethniques, subissent une roue du destin identique, victimes d’un fondamentalisme religieux. Une déviance du spirituel qui a malheureusement tendance à faire tâche d’huile dans ce bas monde.
Après le prix Ballon Rouge à Saint-Malo, puis le prix international de la ville de Genève, et enfin le prix Essentiel Révélation à Angoulême, Sébastien Vivès montre qu’il sait nager, après le raz-de-marée de récompenses qui a accompagné « le Goût du chlore », déjà publié chez KSTR.