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« Le Monde de Lucie », tome 2, « Rester en vie », de Kris et Guillaume Martinez. Futuropolis.

lucie_2p.jpgAttention… scénario complexe! Je recommande même de relire le premier tome pour mieux savourer le second, et pour ceux qui ont la flemme, je résume. Margaret est une petite fille qui a été retrouvée vivante et sans aucune brûlure dans les débris fumants d’un centre commercial.

Dans le coma et surveillée de près par une unité très spéciale axée sur la télépathie, elle se met à parler russe et à léviter. D’un autre côté, une bande d’ados squatters menés par l’effrontée Soledad fait la découverte de Lucie, une étrange fillette mutique. Et pour couronner le tout, une mystérieuse organisation s’attend au Jugement dernier.
Bref, pas simple à suivre.

Le second volume s’attache de plus près à un autre personnage, Sacha, un télépathe d’origine russe, ex de la CIA, qui découvre qu’il s’est passé d’étranges expériences au-delà de l’Oural il y a 40 ans. Huit adolescentes y seraient décédées suite à une manipulation parapsychologique sur un condamné à mort. Lucie serait-elle l’une de
celle-ci, une revenante n’ayant pas pris une ride durant toutes ces années? En tous cas elle est activement recherchée par cette pseudo secte de l’Armaguedon, et Soledad devra déployer toute sa ruse pour protéger sa nouvelle amie et la cacher dans les sous-sols glauques de la cité.

L’inspecteur Roberval, cartésien comme un flic, va quant à lui se voir ébranler par d’étranges phénomènes, dont des stigmates retrouvés sur des cadavres.
Bref, il y a du grain à moudre dans ce récit de Kris (« Coupures irlandaises », « un Homme est mort ») qui demande néanmoins de la concentration (envoyez vos mioches jouer sur l’autoroute pour avoir la paix!). L’ensemble est pourtant de grande tenue, grâce aussi au dessin précis de Guillaume Martinez et aux couleurs de Nadine Thomas et de Kness.

104 pages, 18 euros.

Chronique de Jean-Marc Lernould

15 octobre 2008 - Aucun commentaire
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« Coupures irlandaises », de Kris et Vincent Bailly. Futuropolis.

coupures_irlandaises.jpgLe « S » de coupures a plusieurs significations dans cet ouvrage. D’abord, deux lycéens plutôt partis pour « lever » des petites Anglaises débarquent littéralement à Belfast dans les années 80. Ces deux adolescents qui doivent vivre chacun dans une famille d’accueil, l’une protestante, l’autre catholique, découvrent une première scission entre deux communautés, à peine séparées par les militaires anglais pro loyalistes (protestants). C’est un premier choc pour ces deux enfants de 14 ans, venus simplement jouer au ballon et draguer, à défaut de perfectionner leur anglais.

L’autre grosse coupure, c’est justement la fin de l’enfance avec la prise de conscience de ces intérêts politico-militaires et religieux. Kris décrit l’existence d’un véritable mur psychologique qui sépare des familles tout à fait ordinaires, mais que l’histoire a mis de part et d’autre d’une grande muraille.

En grande partie autobiographique, ce récit nous amène à suivre cette évolution de deux jeunes Bretons qui ne demandaient qu’à partir en vacances, et qui découvrent une société tronçonnée par une véritable guerre communautaire, où des enfants même plus jeunes qu’eux n’hésitent pas à jeter des pavés contre ceux d’en face.

En fin de volume, plusieurs pages très denses apportent un éclairage historique sur ce conflit qui s’étend depuis plusieurs décennies, bien que les temps actuels soient propices au désarmement. On lit cependant avec plaisir Sorj Chalandon, qui a suivi le conflit irlandais au fil des années pour le journal « Libération », ainsi que les analyses de plusieurs universitaires spécialistes de l’Ulster. Un recul nécessaire pour mieux appréhender ce qui n’aurait pu être qu’un passage de l’enfance aux drames adultes. Le dessin de Vincent Bailly sait mettre de l’urgence et du mouvement dans cette situation de crise, où décidément on n’aimerait pas marcher sur les pieds d’un militaire anglais en mission à Belfast.

64 pages (plus 16 pages de commentaires et d’analyses), 16 euros.

Chronique de Jean-Marc Lernould

28 août 2008 - Aucun commentaire
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« Coupures irlandaises », de Kris et Vincent Bailly. Futuropolis.

coupures.jpgInutile de revenir sur le phénomène « Un homme est mort » (Futuropolis), cosigné avec Etienne Davodeau. Ce seul titre avait imposé Kris dans le cercle restreint des auteurs de bande dessinée dotés d’une conscience politique militante, capables d’exposer sans imposer, de travailler l’Histoire contemporaine sans pour autant renoncer à débattre.  Il pose une nouvelle pierre avec ces « Coupures irlandaises », récit inspirée d’une histoire vécue. Celle d’un ado de 14 ans – Kris lui-même, en l’occurrence – plongé avec un ami dans le conflit armé opposant l’armée anglaise et les sympathisants de l’IRA, dans le Belfast des années 80, à l’occasion de ce qui ne devait être qu’un simple séjour linguistique. S’il n’est pas très difficile de savoir de quel côté le cÅ“ur de Kris balance – il n’y manque qu’un standard de U2 pour compléter l’ambiance – l’album n’en est pas moins précieux. Par le témoignage, par le ton adopté, mais aussi par la documentation et les contributions de différents auteurs et universitaires, la bibliographie et même la filmographie, placés en annexe pour étayer le sujet.  Kris ne méconnaît pas la complexité du dossier, non plus que la problématique religieuse, traditionnelles tensions intracommunautaires entre catholiques et protestants. Il ouvre le débat tout autant qu’il livre son point de vue. Mais surtout, il relate la construction d’adolescents, fussent-il Français ou Irlandais, brutalement confrontés à l’indicible. L’album ne parle rien d’autre que de ces enfances détruites, de ces drames qui ne laissent pour seul choix que dénoncer et/ou combattre. Le trait de Vincent Bailly s’approprie pleinement ce récit, chronique de la perte de l’innocence, accompagnant l’évolution d’ados jusqu’ici protégés dans leur apprentissage des aspects les plus sombres du « monde réel ». Le dessinateur de « CÅ“ur de sang » (Delcourt) et « Angus Powderhill » (Humanoïdes associés) adapte son graphisme au récit contemporain, donnant une belle énergie à ses personnages, le trait et la mise en couleurs de ces « Coupures irlandaises »  évoquant parfois le travail d’un Baru.

N.B. : Le carnet de croquis de Vincent Bailly, entraperçu dans les quelques pages du dossier de presse de l’album, en dit plus long sur son travail que bien des commentaires. L’artiste les a mis en ligne sur son blog : vincentbailly.canalblog.com.
 
80 pages, dont 16 pages de dossier. 16 euros.
 
Chronique de Philippe Belhache
 

24 juin 2008 - Aucun commentaire
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« Un homme est mort », de Kris et Davodeau. Futuropolis.

Un mouvement social, une victime innocente, un cinéaste engagé, un film disparu L’écrivain Didier Daeninckx en aurait fait un polar, revisitant la mémoire sociale pour interroger les consciences, mettre en lumière les pans d’ombre de l’Histoire, la réécrire du point de vue de ceux qui ne sont jamais apparus dans les manuels. « Un homme est mort » procède de la même démarche, même si Kris et Davodeau ont écarté l’hypothèse de la fiction pour se fixer sur le réel, une véritable aventure humaine. Celle de René Vautier, cinéaste engagé mandaté par la CGT pour tourner un documentaire dans la tourmente des mouvements ouvriers de 1950, avec pour toile de fond le chantier de reconstruction de Brest, cité mise à genoux par la Seconde Guerre mondiale. Ce récit développé par le scénariste breton Kris, au demeurant diplômé d’histoire, ne pouvait que séduire Etienne Davodeau, auteur plusieurs fois primé l’an passé pour « Les mauvaises gens » (Delcourt).

Les deux hommes se sont attaché à une reconstitution aussi minutieuse que sensible du parcours de Vautier dans le chantier, prenant pour point de départ la mort d’Edouard Mazé, fauché par une balle en pleine manifestation ouvrière. Ils suivent pas à pas le futur réalisateur de « Avoir 20 ans dans les Aurès » (Grand prix de la critique internationale à Cannes en 1972), ancien étudiant de l’IDHEC alors âgé de 23 ans et déjà recherché pour avoir filmé la répression de la grève des mineurs dans l’immédiat après-guerre. La découverte d’une ville en perte d’identité, le tournage du film dans des conditions précaires, le montage effectué avec des bouts de ficelles, la projection renouvelée soir après soir comme un nouvel exploit Et en toile de fond, omniprésent, le poème de Paul Eluard « Au rendez-vous allemand », rédigé à l’origine en hommage au résistant Gabriel Péri, adapté sur mesure à la mémoire d’Edouard Mazé. Remontant ainsi le temps, Kris et Davodeau sacrifient à un devoir de mémoire militant. Le film lui-même, dont l’unique copie réalisée avec des bouts de ficelle - « le système Vautier - Afrique 50 » -  n’a pas résisté aux multiples représentations nocturnes sur les chantiers de Brest.

En tête de l’ouvrage, Kris a fait figurer une citation extraite de l’ouvrage d’Howard Zinn, « Une histoire populaire des Etats-Unis » (Ed. Agone). Un choix qui n’a rien d‘anodin. Ce professeur émérite de l’université de Boston bientôt octogénaire, militant de la première heure pour l’égalité raciale aux Etats-Unis, profondément impliqué
dans la lutte contre la guerre au Vietnam comme en Irak, a fondé sa démarche sur la ré-écriture de l’histoire des Etats Unis du point de vue de ses populations et non plus de ses élites. Kris et Davodeau ne font rien d’autre, épousant ainsi le point de vue de René Vautier, déniant au pouvoir alors en place le pouvoir d’imposer un seul point de vue, de contrôler le droit à l’image.


Le graphisme rond d’Etienne Davodeau, fait merveille dans l’évocation de cette période troublée, véhiculant la violence et l’énergie, la détermination comme l’abattement. L’homme fait la part de l’historique et de l’interprétation, privilégiant l’émotion sans s’embourber dans le piège d’une reconstitution visuelle trop pointue. Il s’ouvre ainsi au témoignage, traduisant la mobilisation, mais aussi le désarroi d’ouvriers réunis face à une machine gigantesque et sans états d’âme, à des policiers qui ont tiré sur ordre à balles réelles. Il franchit ainsi, avec un regard engagé mais lucide, une nouvelle étape dans ce domaine encore en friche qu’est le documentaire en bande dessinée, sillon inégalement creusé depuis Art Spiegelman, avec des regards aussi différents et complémentaires que ceux de Joe Sacco ou Philippe Squarzoni.

Chronique de Philippe Belhache

25 octobre 2006 - 3 commentaires
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