Comme un air de rentrée…
C’est de circonstance. La rentrée scolaire approchant, les professeurs, pions, bons élèves, cancres et autres piliers de préaux viennent hanter les bacs des libraires, spécialisés ou non. Un véritable rendez-vous. Car loin d’être des épiphénomènes, ces titres dédiés aux dates de parution calibrées sont désormais bien ancrés dans le paysage, le plus souvent garants d’excellentes ventes pour leurs éditeurs.
Honneur aux vétérans. « L’élève Ducobu » (Le Lombard) souffle ses dix bougies avec un treizième album, « Pas vu, pas pris ». Les tribulations de ce cancre professionnel, pour qui l’incurie scolaire est élevée au rang de devoir sacré, voire même d’art premier - tous les moyens sont bons pour éviter de faire un devoir ou pour copier sur son amie Léonie - sont prépubliées sur nombre de supports, dont cette année les pages vacances du quotidien Sud Ouest. Pas de révolution, mais des gags souvent frais et souriants, dans la grande tradition du genre, pour ce jeune garçon qui rend fous professeurs et responsables de la discipline en compagnie de son meilleur ami… le squelette de la classe. En bonus, l’origine (au berceau) commune des vocations respectives de Ducobu et Léonie.
« Pas vu, pas pris », L’élève Ducobu 13, de Godi et Zidrou. Le Lombard. 48 pages. 8,70 euros.
De l’autre côté de la barrière, ci-devant « Les profs » (Bamboo), dont le dixième album sort également en librairie. Là encore, pas de révolution mais une série au profil bien rôdé. « Motivation : 10/10 » devrait prendre la suite de ses aînés dans le top des ventes de Bamboo, même si certains gags tendent à prouver non seulement que la série tend à ronronner, mais que les auteurs s’en sont aperçus. Pica et Erroc ne sont pas des débutants et travaillent à redynamiser leur titre en intégrant des planches aux attaques plus « pêchues ». Reste un tome toujours aussi documenté sur les us et coutumes de l’Education nationale, cette fois essentiellement tourné vers lesdits professeurs au détriment des élèves, notamment de leur cancre vedette, Boulard. Un presque classique.
« Motivation : 10/10 », Les Profs 10, de Pica et Erroc. Bamboo. 48 pages. 9,45 euros.
Bref, si l’on veut de la nouveauté, autant se tourner vers Riss et son « J’aime pas l’école » (Hoëbeke BD). Mais disons-le tout net, cet album grinçant ne cible pas le même public. Le dessinateur des best-sellers « La face kerchée de Sarkozy » et « Sarko 1er » (Vents d’Ouest) ne fait pas dans la dentelle, assaisonnant l’institution au cocktail pitbull-roquette-vitriol, âmes sensibles s’abstenir. L’homme s’en tient à la ligne « Charlie hebdo », dont il est l’un des piliers. L’album ravira de fait les fidèles du mensuel satirique. Reste que cette série petit format créée par Hoëbeke, on pourra préférer le tout aussi corrosif mais moins gratuit « J’aime pas la chanson française », signé Luz.
« J’aime pas l’école », par Riss. Hoëbeke BD. 64 pages. 10,50 euros.
Chronique de Philippe Belhache


La nouvelle série de Stephen Desberg s’appelle Cassio, un thriller historique qu’il anime avec le dessinateur Henri Reculé. Question : comment fait-il ? Comment le scénariste américano-belge parvient-il à enchaîner les histoires, et les genres, avec un certain succès ? Réponse, Stephen Desberg est fort. Très fort. Son œuvre est à la fois complexe et prolixe. Desberg est un surdoué, un bourreau de travail, un touche-à-tout qui multiplie les collaborations (citons Le Scorpion, Black Op, IR$, Mayam, Rafales, Tosca) avec la fine fleur des dessinateurs franco-belges du moment. Ses scénarios sont fouillés, archi-documentés, et avec Cassio, Desberg touche à nouveau juste en nous plongeant dans les affres de l’Empire romain. Après « Le dernier livre de la jungle », quatre tomes chez le même éditeur, les deux hommes récidivent et placent l’action de leur nouvelle saga dans l’époque romaine, une période dont Desberg est un grand spécialiste. « Pour Cassio, j’ai volontairement choisi une période d’apogée de l’Empire, dit-il dans le luxueux dossier de presse. Antonin le Pieux est le dernier empereur à n’avoir pas dû consacrer une partie de son règne à guerroyer contre les Barbares. » Ici, Desberg s’intéresse davantage à l’aspect économique de l’Empire qu’aux grandes périodes de fracture sous Caligula ou Néron maintes fois exploitées. D’entrée, Lucius Aurelius Cassio, jeune romain, riche, doté d’un étrange pouvoir de guérison, jalousé, est assassiné sauvagement par quatre tueurs masqués un soir de 145 après JC. Ses meurtriers ne seront jamais arrêtés. Page 8, changement de couleurs et d’époque avec la découverte de l’archéologue Ornella Grazzi qui exécute des fouilles « aujourd’hui » du côté d’Ephèse en Turquie. Son obsession : Cassio, dont elle retrouvé trace dans des textes postérieurs à sa mort. Dans ce premier tome, ses fouilles lui permettent de voir apparaître le visage du premier des assassins, du temps de la jeunesse dorée de Cassio dans les tavernes d’Ephèse. L’intrigue est très subtile, Desberg se régale en mélangeant monde antique et époque actuelle pour relancer avec maîtrise les rebondissements de ce thriller palpitant. Son héros est typique de ses personnages « qui n’ont pas envie de se faire imposer une vision du monde ; ils veulent trouver leur propre chemin ». Au fil des tomes, le duo Desberg - Reculé, au trait dynamique et précis, lèvera progressivement le voile de mystère qui entoure la vie, la mort et la vengeance de Cassio !
Sale chanson d’amour… Le flic Sam est détruit par le décès de sa femme lors d’une opération et l’album traduit l’histoire d’un deuil impossible, sinon difficile. Ce tome 2 débute sans surprise par l’enterrement de cette femme dont le fantôme ou les hallucinations de Sam prennent une grande place dans sa conscience.
Avant le carton « IR$ », Bernard Vrancken et Stephen Desberg ont signé « Le Sang noir », une série en quatre tomes sortis au Lombard (entre 1996 et 1998) où se mêlent romance, complots et piraterie. Pour être honnête, nous ignorions tout de cette saga romantique qui raconte l’histoire de Tristan, le métis, et Marc-Antoine, l’héritier de la plantation Pérolles, qui ont grandi comme deux frères dans les Antilles du 18e siècle. Et pour continuer dans l’honnêteté jusqu’au bout, nous avons avalé les 180 pages de l’intégrale en une soirée, pris dans la tourmente de l’histoire, digne des plus grands films de flibustiers des années 50 : sur le coup, maître Desberg a touché juste, en mêlant à l’action des scènes plus intimistes et une réflexion sur le racisme, pour ce qui est l’une de ses premières séries réalistes. Le thématique du métissage touchait, en plus, le scénariste de très près puisque sa femme est africaine. La trame de son scénario sur l’histoire de ces deux amis d’enfance qui vont se déchirer jusqu’à la mort est classique, c’est un peu Ben-Hur revisité à la sauce antillaise. Mais avec brio ! En fin d’intégrale, Desberg raconte, à l’époque, sa volonté de sortir de son image de « scénariste jeunesse de commande » héritée de son travail chez Dupuis. « C’était une époque où pas mal de choses se mettaient en place, mais Le Sang noir a été le premier à émerger », dit-il. Le Belge Bernard Vrancken, qu’il a rencontré un peu par hasard grâce à un libraire bruxellois, Yves Schlirf, directeur éditorial de Dargaud Benelux, assure dans ce récit de piraterie un dessin réaliste superbe, qui évolue positivement au fil des albums. « Le Sang noir est une forme d’enfance, dit-il, avec un trait clair et des couleurs pétantes. (…) Si je devais le refaire, il ne serait évidemment pas pareil. Je n’étais pas aussi audacieux à l’époque. Je faisais mes gammes. » « Le Sang noir » est une histoire romantique à lire avec grand plaisir où, les fans d’IR$ découvriront les premiers pas d’un duo star du Lombard.
« Lester Cockney », un Irlandais têtu déserteur de l’armée des Indes, est la série culte du regretté Franz. Cette saga réaliste est l’un des grands classiques de la BD d’aventure franco-belge. Quatre ans après la mort de Franz Drappier, et donc la fin de la série (les deux derniers des 9 tomes sont parus en 2005 à titre posthume), Le Lombard a eu l’excellente idée de sortir ce mois-ci une première réédition intégrale luxueuse des cinq premiers albums (256 pages). Lester « le cockney » Mahoney est un lad irlandais enrôlé de force au 19e siècle dans l’armée anglaise pour échapper à la potence. Il se retrouve plongé dans l’enfer des guerres de colonisation en Afghanistan puis en Inde sans la moindre volonté de servir cette Albion qui lui a déjà pris son Irlande natale. Dans ce cadre épique, aux décors somptueux, Franz signe une oeuvre personnelle forte et anticonformiste, formidable synthèse de toutes ses inspirations, les chevaux, l’aventure et les femmes « Le personnage, c’était Franz lui même. Il était bien plus fascinant que ses propres héros », dit Derib dans les très belles pages d’introduction de l’intégrale. Franz était un dessinateur virtuose prolifique ; « il était toujours sur trois ou quatre séries en même temps, pour des éditeurs différents », poursuit son ami Derib, autre amoureux de chevaux et de grands espaces. « Il avait un talent immense. A côté de lui, on se sentait tous minables », dit encore Dany, copain de la « nouvelle génération » d’auteurs du journal « Tintin » dans les années 1970. Le cheval est omniprésent dans sa carrière, particulièrement dans cette série non dénuée d’humour ; rien d’étonnant quand on connaît l’amour inconsidéré de Franz pour le noble animal. « Quand il dessinait, c’était des chevaux ! Tout tournait toujours autour des chevaux », se souvient un autre copain, Christian Denayer. Normal, donc que Le Lombard ait repris en couverture de l’intégrale celle du T1, « Les fous de Kaboul », où Cockney monte un cheval. L’auteur, qui savait manier le crayon aussi bien que le sens de la dérision, signera, en plus des 9 tomes de la série, deux très beaux albums sur l’enfance de son héros, « Irish Melody » et « Shamrock Song », parus dans la collection « Signé ». Peut-être les retrouvera-t-on dans le second et dernier volume consacré à la série la plus personnelle de Franz.
La première case cible le théâtre des opérations: 1894, un monde a plongé dans les temps modernes. Tiraillé entre la vapeur et les races magiques, il nage vaille que vaille. En fait l’introduction présente un univers peu éloigné de la révolution russe de 1917 avec prise de palais impérial imposant, révolte dans un décor de neige puis assassinat de l’empereur un peu particulier puisqu’il s’agit d’un dragon. Mais tous les oeufs de la bête ont été détruits, sauf un qui devient la convoitise de tous les clans. Et l’amazone qui l’emporte dans ses bagages aura bien du mal à le conserver malgré une épée acérée, sans compter un noblieau de province et ses soldats à tailler en pièces et une créature redoutable à trucider pour rassurer l’étrange peuple des Elkin.
Quatorze ans après la mort de leur créateur, « les Schtroumpfs » poursuivent leurs aventures pittoresques grâce au studio Peyo, coordonné par Thierry Culliford, fils du regretté dessinateur et co-scénariste des nouveaux titres des séries créées par son père (« Les Schtroumpfs », « Johan et Pirlouit » et « Benoît Brisefer »). Le tome 25 des aventures des petits hommes bleus sort ce mois-ci au Lombard ; rappelons pour ceux qui n’auraient pas lu une BD de la série depuis vingt ans que le départ de chez Dupuis s’était produit en 1992, quelques mois avant le décès de Peyo, avant la sortie de l’album « Le Schtroumpf financier ». Neuf tome plus tard, sort donc « Un enfant chez les Schtroumpfs » (bon, d’accord les titres n’ont jamais été le point fort de la saga), qui reste dans la lignée des précédents avec nos amis les Schtroumpfs éternels pourfendeurs des travers de leurs grands frères humains. L’histoire n’est pas révolutionnaire et Miguel Diaz Vizoso, entré au studio en 2000, qui co-scénarise ce titre, s’est servi de son passé d’éducateur, pour raconter l’irruption d’un gamin difficile au village des Schtroumpfs. Le garnement s’appelle Jeanty, a une drôle de tête pour un enfant (pas très sympathique, vu qu’il n’est pas gentil) et aligne les bêtises, au grand dam du Grand Schtroumpf omniprésent dans cette histoire où l’on retrouve bien sûr le méchant Gargamel et la Schtroumpfette. Jeroen de Coninck, vieux routier du studio Peyo, assure un dessin précis et épuré dans cette histoire qui se lit sans déplaisir même si son thème -et la satire sociale qui l’accompagne- n’a rien de très original. Malgré tout, cinquante après « La flûte à six Schtroumpfs » (une aventure de Johan et Pirlouit), la magie des lutins bleus opère toujours. Auprès des petits comme des grands. 