« Fausse route », par Vincent Gravé et Joseph Incardona. Les Enfants Rouges.
« Fausse route » serait-il ce qu’on appelle un album d’écrivain ? Avouons le, peu de plumes de la littérature blanche ou noire peuvent se vanter d’avoir pleinement convaincu dans le domaine de la bande dessinée. Incardona y parvient du fait, paradoxalement, qu’il n’a pas vraiment essayé. Découpage en chapitres, voix off omniprésente, dialogues limités au strict minimum… « Fausse route » est très écrit, très maîtrisé. L’auteur s’y livre à un exercice de pur polar, suivant à la trace un truand en cavale, évasion façon « bagne de Cayenne », et une jeune femme en instance de meurtre. Et leur rencontre inévitable, pour ne pas dire fatale… Cette nouvelle, qui semble puiser son inspiration dans la littérature noire des années 50, est taillée sur mesure pour Vincent Gravé. Ce dernier adapte son style, travaille un noir et blanc saturé et brillant qui renvoie à l’imaginaire d’un Jean-Claude Claeys. Son travail participe pleinement de la narration, ses scènes efficaces et puissantes, mettant en scène un personnage musculaire et/ou une salope magnifique, se passant souvent de tout commentaire. L’affaire est emballée en quelque deux cent trente pages denses, à l’atmosphère sombre et poisseuse, comme hors du temps. Ce roman graphique, une fois refermé, laisse une impression de cohérence, d’une belle adéquation entre le graphisme et le propos. Presque trop. A force d’hommage au genre, d’effet de styles et de travail sur l’ombre, « Fausse route » prend de fait le risque de rater sa cible, récit un rien grandiloquent pour les profanes, presque trop classique pour les amateurs éclairés, surtout après - dans le même registre - la (re)lecture du très noir « Angle mort » de Pascale Fonteneau et Olivier Balez (Kstr). Ce serait lui faire un mauvais procès.
232 pages, 19 euros.
Chronique de Philippe Belhache
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On croit plonger dans une histoire fantastique mais ce sont bien des faits réels qui ont inspiré cette histoire parue chez ce label indépendant « Les Enfants rouges ». Le 18 février 1991 les frères Moreno sont aux premières loges d’un attentat à la bombe à la gare Victoria de Londres. Sans être blessés physiquement, la tragédie laisse des traces. « Les semaines qui suivront me plongeront dans l’ombre et la confusion. Loup est né de ces semaines d’incompréhension » explique Marc Moreno. Cette expérience traumatisante a traîné dans les cartons jusqu’à ce que la compagne de Marc, Amélie Sarn, s’engage à la scénariser.
« Double trouble » ou Tanxxx en « live ». Inutile de chercher un fil conducteur à cette nouvelle livraison de Mathilde Arnault, si ce n’est sa présence de quelques personnages récurrents - elle-même, Tom Holliston de Nomeansno et le chat Buzrum - au sein de saynètes déjantées et rock & roll, manifeste d’un humour qui refuse de se prendre la tête (labellisé BI, « encore une BD idiote »). L’album se définit d’ailleurs avec une certaine justesse comme « une sélection d’histoire courtes », dans un esprit de recueil plus que de dans un soucis de structure. L’ensemble est donc souriant mais fatalement inégal, parfois basique - Madame Putois, quelle classe ! - mais toujours décalé. Reste l’indéniable talent graphique de cette jeune diplômée de l’école supérieure de l’image d’Angoulême, qui affirme un univers fortement influencé par les maîtres américains : Burns, Clowes, Hernandez et surtout Jamie Hewlett, créateur de Tank Girl et génial designer de Gorillaz. A suivre donc, notamment pour sa collaboration avec Lisa Mandel à paraître prochainement sous label KSTR.
Les Enfants Rouges se suivent et ne se ressemblent pas. La première livraison de cette toute jeune maison d’édition est faite de beaux objets aux caractères bien affirmés. « Love Stores » est de ceux-là , traduction d’un album paru en 2005 en Italie chez Coconimo Press, signé de Giancarlo Ascari, alias Elfo. Un artiste rare en bande dessinée, du moins en album, malgré une production importante dans le domaine de l’illustration et du dessin de presse. Pour son retour, l’homme a mis sur pied un album concept, inspiré par « La vie, mode d’emploi » de Perec. Le principe en est simple. Quatre-vingt planches, quatre-vingt personnages, autant de destins brossés en six images et quelques mots, au fil de pages systématiquement découpées en un gaufrier des plus stricts. Le résultat ? Un livre étrange. « Love Stores » surprend par son rythme particulier, rebute parfois et prend le risque d’ennuyer. Elfo opte pour une errance raisonnée, sautant d’un destin à l’autre sans logique apparente, se plaisant par moment à faire croiser l’un ou l’autre des témoignages. Le lecteur se surprend à rechercher ces points de convergence, jamais fortuits, tout au long du recueil. Parfois en vain, tel est le choix de l’auteur. Lequel prend dès lors le risque de perdre un lecteur inattentif ou peu réceptif à cet essai graphique pour le moins culotté. Dommage, car au delà du récit lui-même, Elfo fait preuve - s’il en était besoin - de l’étendue de son talent et de sa culture graphique, variant les styles, rendant ouvertement hommage à ses maîtres, à telle enseigne le designer allemand Gerd Arntz. « Love Stores » est un album sensible mais parfois austère et difficile d’accès. Reste, pour convaincre le lecteur de tenter l’expérience, le très beau visage d’Esther croqué en quelques traits noirs sur la couverture, au regard bien plus efficace que n’importe quel commentaire.