Y a-t-il un « Pilote » dans la révolution?
Qu’est-ce qui fait 160 pages, qui réunit Mézières, Cestac, Cabu, Pétillon, Jul, Mandryka parmi quelques 60 auteurs, qui n’est pas un album, qui se vend en kiosque, et qui fait figure d’encyclopédie? Et oui, « Pilote » revient aux commandes avec un supplément ébouriffant, une bête de scène aux allures de Grand Magic Circus, un casting hollywoodien: un one-shot revival de mai 68. Attention, pas un ersatz de commémoration pseudo nostalgique comme il s’en multiplie ces temps-ci, mais un miroir à 60 facettes. Un regard forcément glaçant. Une mise en abîme de ce qui est sensé apparaître comme un coin décisif porté dans le marbre de l’histoire, nous laissant finalement… d’argile?Chacun pourra se faire son idée avec un bel éventail de talents, qu’ils soient retraités des pavés ou suceurs de biberons, dérivés de cette époque mythique (au sens propre portée aux nues), et qui se demandent ce qu’il en reste.
Gir se permet de cosigner avec Moeb (un schizophrène en pleine période psy?), flingueur de scénariste; Gotlib se fend d’un hommage à Goscinny, qui a pris injustement son époque en pleine gueule; Larcenet/Lindingre carbonisent au pinceau; Loustal esquisse des affiches de films d’époque. D’autres pratiquent l’abécédaire et se télescopent, tels Riad Sattouf et Hervé Bourhis, qui relèvent - entre autres - que ce joli mois vit la naissance de Traci Lords et de Marie-José Perec. Fred et son Philémon foutaient déjà le boxon dans l’Atlantique. Philippe Druillet pondait dans l’œuf l’étrange graphisme qui donnera naissance à des mondes prémonitoires de chaos (heu, on excepte « Belphégor »…). Crumb avait déjà plus d’un coup sous son aile.
Les plus jeunes se foutent allègrement de la gueule des « anciens combattants », eux-mêmes légèrement désabusés par leur réussite. Comme le dit Luz dans un dessin, « Tu vois fiston, en 68, j’étais sur l’île de Wight et j’écoutait Jefferson Airplaine! », et la progéniture de répondre « Et moi j’étais dans tes couilles et j’entendais le chant des baleines. » Pourvu qu’il ne s’agisse pas d’un cimetière marin… Ça manquerait de sel.
Actuellement en kiosque, 160 pages, 7,90 euros.
Chronique de Jean-Marc Lernould


Un mois après avoir remporté le prix BD des lecteurs de Libération pour son album « Colibri » sorti en octobre 2007, Guillaume Trouillard est penché sur sa table dans l’atelier de la rue de la Rousselle, siège des Éditions de la Cerise. Pour sa première édition le Prix des lecteurs de Libération a frappé très fort du côté de l’exigence esthétique. Les auteurs en compétition pour le prix étaient tous poulains de grandes maisons d’édition comme Dargaud, Glénat où encore Delcourt. Or les suffrages sont allés droit vers l’outsider parfait, un album auto-édité par son auteur et distribué par le modeste Comptoir des Indépendants, « Colibri », made in Bordeaux?
La sortie d’un nouvel album de « Blueberry », la série culte de la bande-dessinée franco-belge, est toujours un événement. « Apaches » n’est pas une BD comme les autres : « C’est une oeuvre rénovée offerte en cadeau aux amateurs de Blueberry », dit Jean Giraud, 67 ans, alias Gir et Moebius, maître incontesté du 9e art qui a durablement influencé toute la BD française.