La BD au diapason de la coupe du Monde de rugby
Les éditeurs de bande dessinée surfent sur l’engouement tant populaire que médiatique pour le ballon ovale. Des titres plus ou moins inspirés font florès chez les libraires, assurés de bonnes ventes durant les semaines qui viennent, si l’équipe de France veut bien tenir son rang.
Honneurs aux anciens : les bêtes de combats du Paillar Athlétic Club sont nées il y a quelques années déjà sous la plume de Béka (pseudonyme collectif de Bertrand Escaich et Caroline Roque) et le pinceau de Poupard (alias Alexandre Mermin). Le cinquième tome de cette série estampillée “humour sports” chez Bamboo est sorti opportunément il y a quelques semaines, c’est de bonne guerre. L’humour y est épais comme une cuisse de All Black, mais ne faisons pas la fine bouche. La mécanique du gag est bien rodée, les amateurs y trouveront leur compte. L’album n’arrive d’ailleurs pas seul. Les auteurs se sont offert une parodie osée du célèbre calendrier des “Dieux du stade”, rebaptisé pour l’occasion “Les odieux du stade”. Attention les mirettes!
Spécialiste de l’humour corporatiste, Bamboo a longtemps occupé seul ce créneau laissé vacant par les Rubipèdes d’Itturia. L’opportunité représentée par la Coupe a changé la donne. L’éditeur a aujourd’hui affaire à une concurrence, féroc, remotivée par l’actualité. Deux albums au moins vont tenter de convaincre les indécis,chacun pouvant y trouver son compte. Ci-devant “Top 15″, signé Gurcan Gürsel aux éditions Joker, qui donne ouvertement du crampon sur le même terrain de l’humour de vestiaire. Et le récit pour la jeunesse “Léo, passion rugby” de Nicoloff et Fenech, à paraître le 26 septembre, chez Soleil. Ce dernier label est, rappelons-le, dirigé par Mourad Boudjellal, par ailleurs président du Rugby Club Toulonnais. Il n’y a pas de hasard.
“On va gagner avec le lard et la manière”, Les Rugbymen 5, par Béka et Poupard. Bamboo. 46 pages. 9,45 euros.
“Les odieux du stade”, hors série Rugbymen (Béka et Poupard). Bamboo. 12,90 euros.
“Premier essai”, Léo passion rugby 1, par Nicoloff et Fenech. Soleil. 36 pages. 9,45 euros.
“Top 15″, tome 1, par Gürsel. Joker éditions. 46 planches. 9,95 euros.





« Les exilés d’Asceltis est comme on l’appelle dans le jargon de la BD une série « spin-off » , c’est-à-dire chronologiquement antérieure à une saga préalablement publiée, en l’occurrence « les Brumes d’Asceltis. Une épopée « celtique » qui se déroule 8000 ans avant les « Brumes » et qui s’inscrit dans la collection Soleil Celtic qui accueille des légendes bretonnes comme « les Contes du Korrigan ».
Marier la bande dessinée européenne avec les influences asiatiques a rarement permis aux éditeurs d’atteindre le niveau de qualité que l’on pourrait espérer d’une telle rencontre, quand bien même il s’agit d’auteurs réputés. Soleil se lance dans l’aventure avec cet épisode unique de “Chevaliers Dragons”, une adaptation de la série “la Geste des chevaliers dragons” scénarisée par Ange et dont chaque volume accueille un nouveau dessinateur. Ici, c’est Dohé qui s’y colle, jeune dessinateur coréen (né en 1971) déjà auréolé de succès en son pays. Pas de format manga pour ce “one-shot” mais un traditionnel album cartonné de 64 pages aux dessins lumineux, en phase avec l’histoire de cette étrange épidémie ravageant la population d’un petit archipel. La ville est à feu, à sang, les planches rougeoient et rares sont les coins de ciel bleu dans ces paysages de folie. Plaisant, le graphisme ne suffit cependant pas à captiver le lecteur adulte auquel le scénario ne semble pas épargner la facilité et les clichés, sorte de condensé des épisodes parus précédemment. Il y a bien l’armure de l’héroïne - imaginez une sorte de string protecteur, c’est dire- pour caresser dans le sens des écailles d’un dragon, mais on ne parvient que difficilement à se passionner pour cet épisode elliptique.
Peu connu (il a surtout travaillé pour le dessin animé dont « Astérix et les Vikings ») le Danois livre ici un bijou accompli dans tous les domaines: scénario, dessin, couleurs, mise en forme. Ce one-shot de 72 pages est un projet abouti sur tous les plans, se permettant de citer Proust d’emblée sur l’heure de la mort et son incertitude (« Le côté de Guermantes II »): « comme s’il était naturel de ne pas y penser aujourd’hui: on a tant d’autres choses à faire que de mourir. »
Doit-on voir dans « Belladone » une série-produit ou un récit à part entière ? Un peu des deux, sans doute. La volonté d’accrocher un large public avec une série populaire est évidente. Cela n’empêche pas le choeur des Ange, Anne et Gérard, de nous concocter un récit haletant aux rebondissements calculés, avec des personnages hauts en couleurs. Des personnages juste assez super-héroïques pour exister dans un XVIIe siècle fantasmé, peuplé de personnages sortis de l’oeuvre d’Alexandre Dumas. « Louis », troisième opus de la série, est de cette veine, conclusion d’un premier cycle mettant en scène Marie, combattante surdouée au service du Roi surnommée Belladone, référence à une fleur de mort utilisée pour des empoisonnements. Marie est placée devant un dilemme, celui d’avoir à sacrifier un souverain, le roi de fait ou son roi de coeur. Le résultat est un album rythmé, bâti sur une mécanique précise, chacun des personnages donnant un peu plus de lui-même. Surtout, il permet au duo de scénariste d’ancrer encore un peu plus son récit dans l’imaginaire « dumasien », dont il persiste à utiliser les personnages sous leurs patronymes historiques. Anne de Winter et Charles de Batz redonnent corps, en filigrane, à la légende des Trois Mousquetaires. Le dessin sensuel et dynamique de Pierre Alary prête vie à cet univers, offrant ce qu’il faut d’énergie a cette série flirtant avec l’Histoire, la littérature et le plus pur imaginaire. Un titre populaire et attractif, qui n’a pas vocation à rester éternellement dans l’ombre du « Scorpion » (Dargaud).
Valérie Mangin a été promue directrice de collections en créant chez Soleil la subdivision « Quadrant Solaire » avec Denis Bajram, lui-même directeur éditorial, en décrétant que « nous avons décidé de ne pas avoir peur d’être populaire et intellectuel à la fois. » Le
Soleil poursuit allègrement sa quête de l’héroïc fantasy, inégale, mais l’album " Aleph 1.1 n’est pas désagréable. Le Luna est un vaisseau spatial à la dérive et dont le capitaine, un certain cardinal Hoyt, est le dernier d’un holocauste qui a tué et vidé de leur sang quelques 300 passagers. Le capitaine tentera bien de reprendre le contrôle du navire en en déconnectant le cerveau électronique mais le syndrome " 2001 l’Odyssée de l’espace " frappe encore. Exit
donc toute présence humaine à bord du Luna mais sa cargaison (un gaz précieux pour la survie d’une planète) provoque une enquête sur place en même temps qu’un vieux limier (cf " Soleil Vert ") suit l’affaire depuis une cité improbable - Aleph - construite dans les nuages, en compagnie d’un jeune coéquipier, puisqu’ils ont des meurtres similaires sur le dos. Bref on passe de la SF au feuilleton policier avec aussi un goût de " French Connection " et une poursuite d’un véritable prédateur des étoiles. L’ensemble est divertissant : on ne lui en demandait pas plus.