« Shutter Island », roman de Dennis Lehane adapté par Christian De Metter. Rivages/Casterman/Noir.
L’association entre Rivages/Noir et Casterman s’avère tenir ses promesses et nous offre un beau cinquième bébé avec « Shutter Island », autre mariage réussi entre le romancier Dennis Lehane et Christian De Metter (« le Sang des Valentine »). Le dessin troublant et angoissant de ce dernier va comme un gant au décor glauque et boueux de l’écrivain, nous entraînant irrémédiablement vers la folie au fur et à mesure que l’on égrène les 128 pages de ce huis clos étouffant.Deux flics, les marshals Daniels et Aule, rallient Boston pour un îlot paumé dont l’unique destination est d’abriter un asile où sont enfermés des fous criminels. La seule vue de ce rivage hostile les convaincs que retrouver l’une des détenues évadées ne sera pas une partie de plaisir, d’autant que l’encadrement de l’établissement collabore du bout des lèvres. De sourds secrets émergent peu à peu. Comment cette meurtrière a-t-elle pu s’échapper de sa cellule étroitement surveillée? Où pourrait-elle se terrer sur ce minuscule et austère territoire? Quelles expériences abrite un phare isolé? Bloqués dans l’île par une tempête, les deux enquêteurs essaient malaisément de progresser, mais l’entreprise part en vrille et la démence suinte du pénitencier, contamine toute raison.
Entre des couleurs verdâtres et ocre, seul du rouge sang apparaît furtivement. L’essence du texte initial est respectée, et lorsque les dialogues s’absentent, quelques traits sombres les relayent pour glisser vers la chute finale, inexorablement. La perle de Lehane a trouvé son écrin.
128 pages, 18 euros.
Chronique de Jean-Marc Lernould


Jean-François Charles a cette fois délaissé le dessin sous lequel est né « India Dreams », pour se consacrer uniquement au scénario en collaboration avec sa compagne Maryse. C’est Gabriele Gamberini qui a pris la relève (on doit déjà au même trio une biographie de James Dean, « Jimmy ») et a planté le décor de Red Bridge, modeste bourgade de l’Amérique des années 60, perdue dans les teintes fauves de l’été indien. Des couleurs et un trait tout en souplesse qui mettent immédiatement le lecteur dans le bain, au sein d’un univers banal qui va basculer touche par touche vers le thriller.
Ce « vent printanier » n’annonce pas vraiment la renaissance de la nature, tout comme dans le roman de Patrick Cauvin « Nous allions vers les beaux jours ». Les deux récits ont pour cadre le sort affreux des Juifs français sous l’occupation allemande et la férule de leurs sbires vichyssois. Le scénariste Philippe Richelle et le dessinateur Pierre Wachs, qui officient déjà ensemble sur la série « Secrets bancaires », esquissent dans cette première partie l’hiver 1941 et les semaines qui vont précéder la rafle du Vel’d’Hiv, condamnant les Israélites à une déportation dont la plupart ne reviendront pas.
Je me rappelle mon entrée en sixième, à l’école Saint-Sulpice, Paris. Notre professeur d’histoire attaqua d’emblée le premier cours par l’étude de la « Grande Guerre », avertissant au passage : « cette étude de 14-18 va durer plusieurs mois, et ce sera long, pour que vous compreniez l’éternité qu’a duré cette tuerie. » Comme cet enseignant, Jacques Tardi et son ami et historien Jean-Pierre Vernay ont cette boucherie dans les tripes et poursuivent leur patient travail afin de saper toutes les illusions de gloriole qu’a pu engendrer cette période. Il y a eu « c’était la Guerre des tranchées », « Adieu Brindavoine », « la Fleur au fusil », « la véritable Histoire du soldat inconnu », mais Tardi remet sans cesse le couvert sans lasser, dénonçant les puissants qui ont réduit les hommes du peuple au rang de pantins ensanglantés.
L’alliance entre Rivages/Noir, la collection de poche consacrée au polar et notamment à ses grands classiques, et Casterman, s’avère très intéressante. Le format est agréable (26×18,5 cm) et la pagination relativement libre pour les adaptateurs, avec par exemple 90 feuilles pour « Nuit de fureur » contre 83 à « Pauvres Zhéros ». Ajoutons-y un papier bien épais et vous aurez un confort de lecture appréciable.
Difficile de comprendre l’univers d’un marin, lorsque l’on n’a pas connu cette emprise de la mer et ces lointains vers lesquels elle nous porte. Pourtant Bernard Giraudeau possède ce talent d’écriture qui lui permet de partager, de faire ressentir dans les tripes des lecteurs le bercement des vagues ou la fureur d’un ouragan. D’abord connu en tant qu’acteur, Giraudeau a pris la plume pour conter ses périples, dont le tour du monde de plusieurs mois effectués à bord du porte hélicoptères « la Jeanne d’Arc ». Il sait évoquer l’émotion du départ et l’appel du large, les liens qui se tissent entre les hommes d’équipage, les femmes rencontrées dans chaque port et qu’on oublie malgré des promesses de fidélité, « car un marin n’a pas de liaison à part la mer ».
Un petit western de temps en temps ne fait pas de mal, surtout lorsque l’action se déroule en 1810 sur le Missouri, c’est-à-dire dans un contexte de fraîche colonisation. On a donc surtout affaire à des trappeurs qui font commerce de diverses peaux, relativement isolés, alternant cheval et canoë pour rallier un semblant de civilisation.
Les Arcachonnais Bartoll, mari et femme, étaient présents au récent salon de Floirac. Très prolixes, ils présentaient notamment leur dernier tome de la série « L’Agence », dont chaque volume peut se lire de façon indépendante. Ancien grand reporter pour la TV, Jean-Claude, avec son épouse Agnès, photographe de formation, ont écumé les continents et avouent une prédilection pour les scénarios dévoués à l’action (voir les séries « Insiders », « Mékong » ou encore « le Terroriste » par exemple).
Alors que l’on vient d’enterrer le dernier poilu français, la Grande Guerre a pris depuis belle lurette ses quartiers au sein de la bande dessinée. A tel point que les scénaristes creusent maintenant la période qui a précédé l’horreur des tranchées et des massacres industriels (voir la chronique précédente sur « Au Bord de l’eau », de Jean-David Morvan). La décennie qui a posé les jalons de 14-18 offre aux auteurs l’avantage de choisir leur angle d’attaque, ce qu’Olivier Cotte (Olivier Cotte a réalisé des ouvrages sur le cinéma d’animation. Il signe là sa première BD) a entrepris de façon originale.