Les petites chroniques d’été de Christophe Berliocchi
Cet été, en juillet, je me suis baigné dans une eau bleue turquoise au Lavandou, j’ai fait du canoë dans les Gorges du Verdon et j’ai gagné un concours de pétanque à La Verdière (Var). En août, j’ai repris le travail à Biarritz où j’ai croisé, en vrac, le DJ Laurent Wolf, le rappeur Joey Star, le comique Franck Dubosc et le frère du roi du Maroc. Entre temps, j’ai lu une quinzaine de BD. Voici mon podium post-olympique. Des BD qui mettent de bonne humeur et, surtout, qui ne me font pas peur.
Médaille d’or

« Opération Ironclad », T1 de Commando colonial, par Appollo et Brüno (Dargaud, Poisson Pilote).
Je l’avoue sans honte, je ne suis pas de ceux qui aiment, généralement, les albums de la série Poisson Pilote. Trop prise de tête pour un bédéphile élevé aux mamelles des Casseurs et d’Eric Castel ! Par contre, j’adore le travail d’Appollo et Brüno que j’ai découvert avec l’épatant diptyque « Biotope ». Là, leur nouvelle série est géniale ; en plus elle se passe dans un pays, Madagascar où j’ai passé les quatre premières années de ma vie. Raison de plus pour aimer cette histoire très documentée des rapports de force sur la Grande île pendant la Seconde guerre mondiale, sur fond de revendications indépendantistes naissantes et d’ambiance coloniale délétère. A lire d’urgence.
T1, 48 pages, 10,40 euros
Médaille d’argent
« Huit petits fantômes », T2 de Le maître de Benson Gate par Fabien Nury et Renaud Garreta (Dargaud).
Le duo avait frappé un grand coup avec cette série ambitieuse sur les turpitudes de la bonne société bostonienne du début du XXe siècle ; le T1 avait été récompensé par le prix de la meilleure série au festival du polar de Cognac en 2007, le second volet du premier diptyque ne déçoit pas. Nury s’intéresse ici à Richard Benson, le fils cadet de l’une des plus grosses fortunes de Boston, devenu brillant procureur. L’album est savamment découpé en deux parties distinctes, c’est passionnant surtout que le dessin ultra-réaliste de Garreta est à la hauteur de ce scénario pointu et ciselé pour durer.
T1, 52 pages, 13 euros
Médaille de bronze

« Des Bleus dans le brouillard », T52 Les Tuniques Bleues par Cauvin et Lambil (Dupuis).
Là, je sais beaucoup vont se moquer de moi. Quoi, il n’a pas trouvé mieux à lire que les Tuniques Bleues ? Bon, j’ai bien essayé de lire des BD noires, remplies de cadavres, de pirates ou de monstres, mais je n’ai pas été au bout : je n’aime pas les BD qui me foutent le cafard. Du coup, j’ai lu à Théo le dernier « Tuniques », sans trop y croire, car les récentes histoires n’avaient même pas fait rire mon fils de 7 ans. Là, pourtant, il a souri. Et moi avec. C’est toujours la même trame, sur fond d’histoire vraie (cette fois, la bataille de Lookout Mountain), le caporal Blutch veut démissionner, le sergent Chesterfield l’en empêche et tous les deux font front pour se sortir d’une nouvelle galère. Cette fois, Lambil et Cauvin emmènent les Bleus dans le brouillard et ça vaut le détour. Surtout si vous avez un fils de 7 ans…
T52, 48 pages, 9,20 euros.
Sinon, j’ai adoré « Ghost money » (Dargaud) mais là l’ami Philippe Belhache a tout dit ; j’ai aussi aimé « Les orphelins du Reich » (Paquet), T1 d’une nouvelle série de la collection Cockpit , Le Passeur, par Pierre-Paul Verelst et Brice Bingono, « Empire USA » T1, avec Griffo et Desberg aux manettes (Dargaud), le T4 d’Ethan Rigler (Dupuis), une excellente série de western, c’est rare de nos jours, avec le non moins excellent Gilles Mezzomo (« Luka ») aux pinceaux ; j’ai été déçu par la suite de « Garrigue » (Dargaud, lire notre chronique sur le T1) qui m’a laissé sur ma faim, je me rattraperai l’été prochain avec le nouveau Tony Corso car j’apprécie Berlion.
Chronique (au bord de la piscine, un Mojito à la main) de Christophe Berliocchi



Deux westerns pour le prix d’un ce mois-ci chez Dupuis qui s’adressent à deux publics différents : le méconnu Chinaman et les sur-médiatisés Tuniques Bleues. Le dernier (façon de parler, car on n’arrêtera pas de sitôt le duo Cauvin – Lambil) Tuniques Bleues, le tome 51 donc, nous entraîne sur les pas d’un Capitaine Stark un peu à côté de la plaque. Raoul Cauvin a eu une hallucination et transforme le fantasque Stark, roi de la charge et de la sauvagerie, en un adorable tailleur pour hommes !
Il faut le lire pour le croire, et, à notre âge, on n’y croit pas trop, surtout que le scénario n’a rien d’ébouriffant ; l’action, entre deux scènes de coutures et trois charges, est même un peu trop molle à notre goût. Reste le dessin simple et efficace de Lambil, le même qu’à l’époque bénie (et bien révolue) du « David » ou de « Blue Retro ». Plus intéressante est la saga de John Chinaman, un Chinois plongé dans les Etats-Unis du XIXe siècle. Ici, le héros aux yeux bridés n’est pas blanchisseur, mais un tranquille convoyeur. Cet ancien garde du corps condamné à l’exil essaie aussi de se faire une place dans le monde des Blancs, qui ne sont pas toujours très sympas avec celui qu’ils appellent le « chinetoque ». « Tucano », le T9 de la série initiée il y a dix ans par le duo TaDuc (Français d’origine Vietnamienne) - Le Tendre (s’il ne fallait en relire qu’un, l’excellent « Mister George »), est une conclusion très distrayante (surtout dans les scènes de règlements de compte finales) du premier diptyque de la série. « Chinaman » est sans doute à un tournant, puisque plusieurs personnages secondaires sont apparus dans ces deux derniers tomes et pourraient donc continuer aux côtés du héros. A suivre dans les prochaines histoires de cette saga qu’il faudrait plutôt rapprocher de feu « Comanche » plutôt que « Blueberry ».
Achdé (Hervé Darmenton, d’où HD) est aujourd’hui au sommet de la pyramide BD depuis le succès phénoménal de la reprise des aventures de Lucky Luke avec Laurent Gerra. Un rappel, confié par l’auteur lui-même lors de l’inauguration de la FNAC de Bayonne : « La Belle Province » s’est écoulé à quelque 680 000 exemplaires en un an d’exploitation, excusez du peu. Mais Achdé, ce n’est pas que la reprise (très réussie) du célèbre cow-boy de Morris. C’est aussi « CRS = détresse », la série d’humour qu’il anime chez Dargaud avec Cauvin, depuis 15 ans. Et ce nouveau tome, « Des coups dans les urnes », sorti en pleine actualité présidentielle (le 4 mai), est dans la lignée des précédents, avec un excellent dessin caricatural d’Achdé et des gags franchement réussis de Cauvin. Le Belge aux 1000 séries (on exagère un peu, là) est à l’aise dans ce milieu des CRS, il brocarde sans vraiment les départager policiers et manifestants ; le héros récurrent de la série Eugène Lacrymo, son boulot et son univers familial, lui sert de prétexte à des planches drôles et divertissantes, mais où la satire sociale n’est jamais loin. Ici, la réflexion des deux auteurs sonne juste, on devine une vraie complicité entre eux : « J’aime cette série, confiait Achdé à Bayonne, elle me tient à cœur, car je la réalise avec mon ami Raoul Cauvin. Cela fait très longtemps que l’on se connaît et c’est toujours un plaisir de le retrouver. » A la lecture de ce réjouissant tome 13, cela se sent.
Malik ? Drôle de choc de retrouver le dessinateur d’Archie Cash, héros musclé de notre jeunesse découvert dans les pages de « Spirou » dans une série humoristique gentillette qui ne mange pas de pain, « Cupidon ». Archie Cash, à l’époque, avait fait du bruit : pas parce que le baroudeur moustachu avait les traits de Charles Bronson, mais parce que les auteurs, Malik (William Tai) donc et Jean-Marie Brouyère, dès le premier tome (le sulfureux « Maître de l’épouvante », déjà chez Dupuis) avaient eu maille à partir avec la censure française. Malik, né de parents eurasiens, usait d’un trait efficace et dynamique pour compter les aventures musclées, parfois hot et même limite vulgaires, de son clone de Bronson en bande dessinée. L’aventure Archie Cash a duré 18 albums, que l’on retrouve maintenant assez souvent chez les soldeurs et autres bouquinistes à 6 euros, à côté de ses autres séries de la même trempe publiées dans les années 80 (« Johnny Paraguay » et « Chiwana »). Malik a pris un virage à 180° en 1988 en se lançant avec le scénariste Raoul Cauvin dans la série humoristique tout public « Cupidon ». Vingt ans et 19 albums plus tard, le tandem fonctionne toujours pour compter les déboires et les joies de l’amour à travers le prisme de leur petit Ange qui s’occupe ici du jeune Raphaël. Un cas désespéré : le garçon, large franche, lunettes rondes, se comporte comme un manche avec les filles et s’en prend de « bonnes » à chaque planche. Bon d’accord, au bout de quelques pages, le « gimmick » devient quelque peu lassant. Mais le trait épuré de Malik est assez plaisant. Même si on préférait, et de loin, son style réaliste du temps de Cash.