« Le Territoire », tome 6 « Avènement », de Corbeyran et Espé. Delcourt.
C’en est donc fini. Fini de ce « Territoire », aux frontières de la vie et de la mort, aux frontières de la raison et de la folie. La série s’achève sur ce sixième volume, hantée par les peintures de Jean-Pierre Ugarte, cet artiste du sud-ouest qui a su semer le doute chez les autres créateurs que sont Corbeyran et Espé. On peut d’ailleurs admirer ses œuvres sur son site perso (http://perso.wanadoo.fr/ugarte), aussi puissantes qu’inquiétantes, tout comme les œuvres du Libournais Poumeyrol avec lequel il avait signé un ouvrage collectif.Mais cette fin n’est pas pour autant libératrice, car si l’Armaguedon se profile depuis les tomes 4 et 5, Corbeyran n’est pas du style à tirer un trait définitif sur des questions existentielles.
Dans ce sixième opus « l’équipe première » c’est réduite à la portion congrue. Exit Sarah, Kim, Kate et Sanders qui n’ont pas survécu au tome 5. Reste Nigel, à la recherche d’une mort-vivante, Kirstie, Helen la psychanalyste incrédule, Jo le chaman, et Wendy, l‘amie. Restent surtout les troublantes visions d’un autre monde chaotique vide de toute vie, lourd de cauchemars, qui s’imposera ou pas? A l’issue de cette série, les esprits cartésiens de cet univers ont du mal à reconnaître une autre réalité. La porte reste ouverte vers d’autres futurs, peu recommandables. Brrr…
48 pages, 12,90 euros.
Chronique de Jean-Marc Lernould


Le tandem Makyo/Rotundo continue sur la lancée, avec la deuxième étape de « Prédiction », une série fantastique et pour le moins inquiétante. Les deux auteurs poursuivent les tourments de David Lozowick, un funambule endeuillé par la mort accidentelle de sa mère, et dont l’épouse amnésique, Carole, erre dans un hôpital psychiatrique, poursuivie par l’horrible et imposante Mélodie, une malade mentale, incarnation du mal absolu, qui annonce à ceux qu’elle croise le jour de leur mort. Cette dernière se montre de plus en plus pesante dans ce second volume, et surtout très dangereuse. Elle obsède David au point qu’il la sculpte en vierge noire géante. Mais une autre vierge poursuit David, une statue qu’il a fracassé de rage dans une église, à la mort de sa mère. La destruction de cette icône aurait libéré un très mauvais sort, et sa reconstitution s’impose. Cette résurrection va de pair avec l’état de santé de Carole, qui retrouve peu à peu la mémoire. L’ambiance de ce livre plaira à ceux qui ont aimé des films comme « la Malédiction », avec curés assassinés à la clef, et secrets occultes en sus. Le personnage éléphantesque de Mélodie est angoissant à souhait, et sous le trait de Rotundo (mis en couleur par Emmanuelle Tenderini), Makyo nous emmène pour une balade au bout de l’immonde.
En parcourant le net, on comprend que les amateurs de BD érotique ont eu chaud, puisque les Éditions Delcourt se sont réellement tâtées avant de publier ce petit chef-d’œuvre. D’éventuelles poursuites juridiques, au vu de certaines scène particulièrement crues, ont pu faire craindre une autocensure, heureusement balayée au final par l’éditeur, qui orne néanmoins cette intégrale d’un superbe macaron « réservé aux adultes, interdit aux mineurs ». Une précaution compréhensible, mais ce récit sulfureux vaut réellement la peine de s’y investir, avec la bagatelle de 318 pages hallucinantes. 
La collection « Ex-libris », pilotée par Jean-David Morvan, poursuit son petit bonhomme de li en explorant les traditions chinoises. « Les Contes du boudoir hanté » viennent rejoindre, entre autres, « Au bord de l’eau » et « le Dieu singe », premières pierres d’un temple dédié au passé de l’Empire du Milieu, avec son pesant de fantastique.
D’emblée, le récit du « Céleste noir » s’ouvre sur l’étrange. Car malgré le dessin très réaliste du Serbe Laci, ses ombres tranchées laissent se profiler d’obscures contrées. L’histoire débute aux States, de nos jours, dans un asile qui n’a rien à envier à celui d’Arkham où errent certains protagonistes de Batman. Ici, c’est Ramsey Ligorn qui séjourne dans cet établissement, placé par sa riche famille. En proie à des crises ultra violentes qui envoient valser tout ce qui l’entoure, il est finalement libéré par une étrange apparition. On comprendra plus tard que la découverte d’un temple colombien n’est pas sans rapport avec l’état végétatif de Ligorn. En parallèle, le département de la Défense réunit quatre experts en langues et écritures anciennes, avec pour objectif de décrypter l’Ex abysso lumen, un livre magique dont les symboles qui le composent se réagencent toutes les dix secondes… Et seul Cliff Bennett, atteint d’une maladie rare, est, capable d’en mémoriser les signes. Ces derniers, dans un climat de conspiration, sont en voie d’interprétation dans un mystérieux institut militaire, lui-même protégé par la magie.
Peut-on écrire à la mère qui ne vous a jamais aimé, tout le bien que l’on pense d’elle? Exercice difficile, mais l’auteur, bien qu’il ne s’agisse pas d’une autobiographie, a le sang-froid de prendre le recul nécessaire, sans haine, même avec tendresse, mais sans oublier un passé et les blessures d’Agathe qui ne se refermeront jamais. Nathalie Ferlut met le doigt où ça fait mal, pour ce qui est quasiment son premier album de BD. Elle conte l’histoire d’une fillette née en 1946, toisée de haut par une mère dont la seule tendresse n’est accordée qu’à ses deux fils. Dès sa naissance, Agathe sera rejetée, juste une petite fille méprisée, qui prendra comme une baffe ses premières règles, tenue à l’écart des moindres rudiments éducatifs. Entre mère et fille, la tension est extrême, sans raison apparente autre qu‘une certaine forme de jalousie pour sa progéniture. « Ma petite maman chérie, je crois que tu ne m’as jamais aimé, n’est-ce pas? » affirme doucement Agathe en préambule d’un long et douloureux courrier. Le temps perdu ne se rattrape pas, pas davantage que le regard d’une mère. Mais il est des secrets que l’on découvre sur le tard et qui peuvent changer un jugement. Quant aux traits de la dessinatrice, ils sont parfaits pour évoquer ces sentiments très intimes.
Cette succession d’histoires courtes « de jeunesse » réalisées par Mike Mignola (l’auteur de Hellboy, ainsi que le rappelle de façon voyante un sticker apposé sur la couverture) offre une belle palette de son humour et de ses genres de prédilection. Parfois sans queue ni tête, certains récits tiennent en trois pages, d’autres s’étalent plus confortablement sur une vingtaine de planches comme cet « Homme à la tête de vis » qui donne son nom au recueil et propose une science-fiction guillerette jamais loin du non-sens. Les amateurs de Lovecraft trouveront nombre d’allusions à l’auteur et à ses romans alors que les deux dernières histoires du recueil (publiées en 2001-2002) révèlent une dimension plus poétique, finalement proche du conte traditionnel où les haricots magiques servent de perchoir à des diables rieurs un peu trop curieux. Une belle entrée en matière pour mieux connaître les univers graphiques et les inspirations de Mike Mignola avant de (re)plonger dans Hellboy.
L’un ne va pas sans l’autre, et « le Dieu singe » de Jian Yi trace la route nouvellement ouverte par Jean-denis Morvan en compagnie de « Au Bord de l’eau » illustré par Wang Peng. Les deux compères étaient d’ailleurs côte à côte au salon de Floirac, rivalisant d’encre de Chine pour la plus belle des dédicaces. Morvan leur a servi un beau trait d’union avec sa collection Ex-libris, nichée dans les alcôves de Delcourt, et qui semble d’emblée trouver un joli succès public (Hors Asie, cette collection publie également « Frankenstein » de Marion
Mousse, ou « la Colonie pénitentiaire » de Ricard et Maël d’après
Kafka, parmi les albums les plus réussis).
Dans un moyen format (26,5 x 20,5 cm) la collection Mirages de Delcourt donné carte blanche à Chloé Cruchaudet, une Lyonnaise surtout branchée sur le cinéma d’animation. L’auteur en a profité pour jeter un regard ethnologique sur un fait historique peu abordé en BD, la quête du pôle Nord par l’explorateur américain Robert Peary au début du XX ème siècle, et surtout sur les tribulations tragiques d’une famille d’esquimaux ramenée par ses soins à New York.