« Mise en bouche », de Jean-Philippe Peyraud, d’après la nouvelle de Philippe Djian (parue chez Folio). Futuropolis.
« Mise en bouche » est en fait une partie du roman « Frictions » paru ici et là dans divers journaux et magasines. Le dessinateur Jean-Philippe Peyraud a succombé à l’univers de Philippe Djian, dont le récit débute par un célibataire qui flashe sur sa voisine, abandonnée par son mari qui a gagné au loto. Seulement la belle a encore sa rupture en travers de la gorge et se montre plutôt sauvage, une vraie pile électrique. Pour tenter de l’amadouer notre bonhomme l’emmène à l’école (elle est instit) avec ses enfants et sa propre fille, jusqu’au jour où ils débarquent en pleine prise d’otages. Djian revisite le fait divers d’Human Bomb, l’homme ceinturé d’explosifs qui menaçait de faire sauter toute une classe dans une école de Neuilly. Mais le romancier précise être « très fier que Sarko ne figure pas dans ce récit. C’est peut-être un argument commercial: un livre sans Sarko! » plaisante-t-il…Le dessin de Jean-Philippe Peyraud, simple et épuré, convient parfaitement au contexte, et bien que certaines planches soient entièrement muettes, Djian précise que son propos a été parfaitement respecté. Ce qu’on appelle une heureuse rencontre.
141 pages, 19 euros.
Chronique de Jean-Marc Lernould


Le « S » de coupures a plusieurs significations dans cet ouvrage. D’abord, deux lycéens plutôt partis pour « lever » des petites Anglaises débarquent littéralement à Belfast dans les années 80. Ces deux adolescents qui doivent vivre chacun dans une famille d’accueil, l’une protestante, l’autre catholique, découvrent une première scission entre deux communautés, à peine séparées par les militaires anglais pro loyalistes (protestants). C’est un premier choc pour ces deux enfants de 14 ans, venus simplement jouer au ballon et draguer, à défaut de perfectionner leur anglais.
Dès le début du récit, on a le pressentiment que l’aventure de Pauline et de son copain Angus va mal se passer, mais le dénouement en surprendra plus un. Les deux adolescents pensent que le garçon a tué accidentellement le père de sa copine, qui abusait d’elle, et ils s’enfuient sur l’autoroute après avoir volé l’argent et la voiture de la mère. Un road-movie qui semble ne mener que vers une impasse, sur fond de morceaux prémonitoires style « Highway to Hell ». Le destin voit se refermer sur les deux fuyards l’ennui d’une galère quotidienne, perturbé par une soirée sauvage avec les « Loups », une bande de Hells Angels.
La BD a toujours eu le désir de prendre le large, entre « l’Île au trésor », « Jéronimus » ou « R97 » plus récemment, sans parler de « Tramp ». Ce monde de marins (on vous épargne « les Passagers du vent » ou encore « Isaac le pirate », liste non exhaustive) a la particularité d’engendrer des histoires fortes et très denses, sans doute par les situations de huis clos qui transpirent. « Les Marins perdus » ne dérogent pas à la règle, avec cette particularité de rester à quai. On a en effet appris par journaux et radios que certains navires viennent rouiller dans des ports, abandonnés purement et simplement par des armateurs dénués de scrupules. Mais il reste à bord quelques poignées de marins, déracinés, issus de pays improbables, évidemment sans le sou et en attente d’un rapatriement aussi improbable que le Désert des Tartares. C’est justement ce petit groupe d’homme que Jean-Claude Izzo a étudié à la loupe, échoués lamentablement, pétant régulièrement les plombs, malades de solitudes, broyés par une ville de Marseille qui tolère mal l’immobilité des âmes.

D’emblée le décor est planté: la Patagonie balayée par un vent dément, des icebergs qui s’entrechoquent comme des hommes qui se battent, des hommes qui d’ailleurs se battent et chassent l’Indien dans ces tréfonds du Chili, un manoir dont les tourelles semblent déracinées d’une lointaine Écosse… L’oeuvre commune de David B., qui scénarise, et de Hugues Micol, au dessin noir et blanc halluciné, est empreinte de fantastique, par sa forme et par son fonds.
C’est un voyage au long cours que propose « Jeronimus », le dernier bijou de Dabitch et Pendanx, qui rééditent l’exploit de Abdallahi. Car on voit encore beaucoup de pays, et de paysages somptueux. L’action se situe au XVII ème siècle. L’apothicaire de Haarlem, Jeronimus, voit son enfant mourir de la syphilis, sans trouver la provenance du mal. C’est le début de la déchéance pour ce libre-penseur, qui sent se resserrer l’étau religieux autour de lui et ses amis, tandis qu‘on le soupçonne d‘avoir tué son fils. Il lui faut se résoudre à l’exil, en abandonnant ses biens et sa femme, et il s’embarque à bord d’un navire de la puissante Compagnie des Indes Orientales, destination Batavia, un comptoir bien loin de la Hollande et au cœur du commerce très lucratif des épices. On progresse lentement à bord de ce bateau, coupé socialement en deux (l’élite se réserve le château de poupe) et sur lequel la tension monte au fil des jours, tandis que les conditions de vie s’y dégradent. Jeronimus l’hérétique va y entrevoir un rêve de puissance et accepter l’idée d’un non retour en arrière, tandis que la belle Lucretia attise la convoitise des principaux personnages. 
