
Lorsque un dessinateur de lolitas raconte en manga sa propre disparition, cela offre aux lecteurs un résultat troublant, étonnant, où l’humour et la légèreté du trait se confondent avec la noirceur potentielle d’un tel sujet. Hideo Nazuma aurait pu cumuler les prix pour ses histoires de SF, se contenter de produire des mangas érotiques et atteindre le succès avec plusieurs de ses mangas adaptés en dessin animé. Il aurait pu n’être qu’un auteur parmi d’autres, à la vie tranquille et au destin sans grande surprise. Mais il n’aurait alors jamais publié ce “Journal d’une disparition” édité par Kana dans sa collection “Made in”. Une disparition, ou plutôt une fuite qui advient en novembre 1989, lorsqu’il décide de plaquer travail et famille pour vivre… nulle part, cet entre-deux urbain où l’homme n’est plus tout à fait lui-même, juste une ombre parmi des passants qui ne le regardent plus. Il ne faut pas longtemps pour qu’Hideo Azuma apprenne à vivre à la belle étoile, se protéger des intempéries, dénicher de la nourriture comestible ou des fonds de saké. Il ne faut pas longtemps pour n’être plus personne, jusqu’à ce qu’une patrouille de police vous embarque et retrouve finalement votre avis de recherche. Fin de l’histoire? Non, prémisses d’une nouvelle disparition, trois ans plus tard, et découverte de nouveaux métiers, petits boulots et collègues véreux dans l’univers du bâtiment.
A toutes ces étapes de la vie, Hideo Azuma a su garder en lui des anecdotes, des observations, un état d’esprit qui rendent légers des récits que d’autres assombriraient sans vergogne. Il est pourtant ici question d’alcoolisme, d’une vie de mendicité, dans la rue, d’une disparition d’une partie de soi-même. On sourit aisément devant les dessins d’Hideo Azuma, ses personnages sympathiques et ses saynètes hilarantes. Et c’est tout à son honneur.
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Voilà deux séries en apparence assez éloignées mais que rapproche leur parution simultanée en France et de nombreux autres détails : histoire "ramassée" (deux volumes pour C, trois pour Evil Heart), et même omniprésence des personnages enfantins délaissés dans un univers d’adultes devenus irresponsables. Personnages enfantins ne signifiant pas scénario enfantin, les deux séries peuvent être recommandées à un public ado/adulte, l’humour et la violence de "C" méritant largement le détour.
Déjouant les habitudes du lecteur avec son graphisme très cartoon, Osada Yûkô a su donner à "C" une réelle identité. Si la drogue et la violence ont bien envahi la capitale "Tomatoh", cela n’effraie guère la jeune journaliste Kaori Ebisu qui se retrouve rapidement entraînée malgré elle dans une traque sans pitié dont vont la protéger Tai, Tsuru et Kame, trois gamins sans peur qui savent en remonttrer aux tueurs à gages lancés à leur trousse. L’action est menée tambour battant dès le premier volume, et pour qui apprécie les gags "hénaurmes" ou le style graphique faussement simple, il y a matière à rester sur sa faim au terme des deux volumes qui auraient pu donner naissance à une oeuvre plus ambitieuse!
Bagarreur. Avec un style graphique plus convenu, Evil Heart offre au lecteur moins de surprises tout en s’attaquant à un sujet moins évident. Tomo Taketomi plonge son héros, le jeune Umeo Masaki, dans un univers froid, privé des repères adultes, accompagné de sa seule soeur aînée qui a bien du mal a drainer son caractère bagarreur. L’arrivée au collège et la découverte de l’Aïkido aideraient peut-être Umeo à sortir de cette spirale de violence, si ne se mêlait un passé familial trouble dont le premier volume ne dévoile que peu d’éléments. Restent deux volumes à découvrir pour s’assurer que l’auteur n’est pas tombé dans la facilité avec une classique histoire d’apprentissage de la vie au travers de l’Aïkido. Mais cela semble peu probable.
Chronique de Frédéric Sallet
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Dédié "à tous ceux qui aiment le monde, dans lequel se trouve le Japon, dans lequel se trouve Hiroshima", cet ouvrage est court, parfois confus, mais puissant et dérangeant. Il est, disons, post- traumatique. "Le pays des cerisiers" est le témoignage d’une enfant d’Hiroshima, née près de 20 ans après l’explosion de la bombe atomique et aujourd’hui quadragénaire, Fumiyo Kouno. Elle dessine, comme en creux, ce qui reste de "La Bombe" dans le Japon d’aujourd’hui et, au- delà , dans l’humanité. Découpé en trois épisodes, balayant plusieurs générations d’une même famille, la manga de Kouno commence par "La ville du Yûnagi", qui se déroule en 1955, soit dix ans après l’explosion, et raconte les derniers jours de Minami Hirano, morte à 23 ans, victime à retardement de l’arme nucléaire. Ces 35 pages sont aussi légères et éprouvantes que le serait une conversation sur un secret de famille où l’on n’évoquerait jamais ledit secret. Lorsque Minami embrasse l’élu de son coeur près du pont, le fleuve se met soudain à charrier des cadavres, les souvenirs remontent à la surface et la jeune femme s’enfuit. "Cette histoire n’est pas encore finie", dira l’héroïne dans un dernier souffle. Les cases blanches, les va-et-vient entre un Hiroshima contemporain et un Hiroshima "d’avant" illustrent le travail presque psychanalytique de l’auteur qui, dans ce livre, nomme le mal, dissèque ce que la bombe balancée longtemps avant sa naissance a cassé tout au fond d’elle. Ce qu’elle résume ainsi dans sa postface : "J’ai essayé de dessiner, dans "Le pays des cerisiers", ce que je désirais le plus savoir".
Chronique de Nicolas Espitalier
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Paru en 2004 au Japon, le premier tome de la série "Seton", cosignée par Jiro Taniguchi, est sorti en France au printemps dernier dans la collection "Made In" des éditions Kana (le deuxième tome est annoncé pour la fin de ce mois de novembre).
L’auteur du Sommet des Dieux associe là son talent à celui de l’écrivain naturaliste Yoshiharu Imaizumi pour 280 pages d’une aventure poétique, féroce, engagée et enthousiasmante. Directement inspiré de la vie d’Ernest-Thompson Seton (1860-1946), naturaliste américain auquel Imaizumi a consacré plusieurs ouvrages, ce premier volet dessine le Nouveau-Mexique du XIXe siècle un peu à la façon dont le cinéaste Terrence Malick nous donne à voir la Virginie du XVIIe dans "Le nouveau monde" : la nature en est le personnage principal, le gigantisme et les grands espaces sont ceux d’un pays-continent en cours de conquête, le sauvage et le beau hurlent sous la lune. Dans "Lobo, le roi des loups", une histoire que Seton lui-même a racontée et dont Disney a fait un film, le naturaliste, revenu d’Europe en passant par le New Jersey, s’installe sur le plateau de Currumpaw, Nouveau-Mexique, pour aider les éleveurs locaux à se débarrasser de l’encombrante meute de loups emmenée par le redoutable Lobo. Il y a du défi et de l’admiration dans la façon dont Seton traque la bête, mesure son intelligence, cherche ses failles. La lenteur apparente de ces cases minutieuses, les pages de silence et de paysage ne doivent pas cacher l’essence de l’ouvrage : c’est de la BD d’aventure, avec de l’amour, des armes et des ennemis qui se respectent. "Ces grands espaces sont faits pour toi, tu es un formidable loup. Tu es l’animal sauvage par excellence", murmure Seton à Lobo en l’entendant hurler au-delà des canyons.
Chronique de Nicolas Espitalier
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