Un amour de cancre
ANGOULÊME. Zidrou et Godi ont fait halte en Charente, le temps d’une dédicace. Entretien avec les papas de la série « Ducobu », aux éditions du Lombard
Pas la peine de chercher le bonnet d’âne sur la tête de Zidrou. L’auteur du célèbre cancre « Ducobu » était, à sa grande honte, un excellent élève. Loin de son turbulent personnage, toujours prêt à trouver un amusement à la corvée scolaire. Ducobu, blondinet au pull jaune rayé de noir (à la mode carcérale), n’a pas son pareil pour faire le pitre à l’école. Véritable cancre, il entre en opposition avec Léonie Gratin, petite fille rousse à l’intelligence surdimensionnée. Là où l’une idolâtre l’environnement scolaire, l’autre le fuit de toutes ses forces.
Empathie. Un scénario de départ qui n’était pas gagné d’avance. « À la base, l’histoire venait d’une commande pour un magazine scolaire en Belgique, raconte Zidrou. On ne pensait pas faire un carton. Et puis, quand on a voulu arrêter, de nombreux lecteurs ont écrit pour que cela continue? et ainsi de suite. »
Voilà le parcours du petit « Encorvou Ducobu » qui fait tourner en bourrique la première de la classe et ses professeurs. Les cancres ont donc la cote ? « Tout le monde aime les cancres, les laissés-pour-compte, mais avec Ducobu, il y a comme une magie du cancre. L’empathie avec les lecteurs est magique, on ne s’attendait pas à ça », s’émerveille l’auteur. Preuve de son succès : dans un magazine chinois pour les petits, cet anti-école français atteint la deuxième place dans le coeur des enfants. « C’est très amusant et valorisant de voir un tel succès, poursuit Zidrou. Ces deux personnages, Léonie et Ducobu, ce sont nos enfants à Godi, le dessinateur, et moi. On a vraiment l’impression qu’ils existent et qu’on pourra les rencontrer un jour. »
Les papas de cette excellente série consacrent un temps particulier avec leurs lecteurs. « C’est essentiel de prendre le temps de leur parler, explique Zidrou. Même si ces séances sont épuisantes, on essaye d’avoir un petit moment particulier. Souvent on y puise une inspiration. » Les deux comparses poursuivent donc l’aventure du cancre avec passion et l’humour en toile de fond. Jamais à court d’idées, ils envisagent même différents projets autour de Ducobu. Sur les trois années à venir, quatre tomes devraient voir le jour (le tome 15 est en finition alors que le 13 est sorti), des produits dérivés mais aussi, pourquoi pas, un dessin animé.
Best of. « On pense à toutes sortes de choses, mais tout en restant cohérent. On surfe sur l’image de Ducobu qui est loin d’être un antihéros. Au contraire, il ose dire et faire ce que de nombreux enfants n’osent pas. »
Le cancre courageux va donc continuer à user les bancs de l’école contre sa volonté. « C’est ce qu’on appelle une série fermée, décrit Zidrou. Nos personnages principaux ne changent pas et il faut créer de nouvelles dynamiques autour d’eux. » Pour les mordus, un best of sortira fin novembre avec les meilleures ou les pires suivant le point de vue « planteries » de Ducobu.
Article d’Emmanuelle Chiron



La nouvelle série de Stephen Desberg s’appelle Cassio, un thriller historique qu’il anime avec le dessinateur Henri Reculé. Question : comment fait-il ? Comment le scénariste américano-belge parvient-il à enchaîner les histoires, et les genres, avec un certain succès ? Réponse, Stephen Desberg est fort. Très fort. Son œuvre est à la fois complexe et prolixe. Desberg est un surdoué, un bourreau de travail, un touche-à-tout qui multiplie les collaborations (citons Le Scorpion, Black Op, IR$, Mayam, Rafales, Tosca) avec la fine fleur des dessinateurs franco-belges du moment. Ses scénarios sont fouillés, archi-documentés, et avec Cassio, Desberg touche à nouveau juste en nous plongeant dans les affres de l’Empire romain. Après « Le dernier livre de la jungle », quatre tomes chez le même éditeur, les deux hommes récidivent et placent l’action de leur nouvelle saga dans l’époque romaine, une période dont Desberg est un grand spécialiste. « Pour Cassio, j’ai volontairement choisi une période d’apogée de l’Empire, dit-il dans le luxueux dossier de presse. Antonin le Pieux est le dernier empereur à n’avoir pas dû consacrer une partie de son règne à guerroyer contre les Barbares. » Ici, Desberg s’intéresse davantage à l’aspect économique de l’Empire qu’aux grandes périodes de fracture sous Caligula ou Néron maintes fois exploitées. D’entrée, Lucius Aurelius Cassio, jeune romain, riche, doté d’un étrange pouvoir de guérison, jalousé, est assassiné sauvagement par quatre tueurs masqués un soir de 145 après JC. Ses meurtriers ne seront jamais arrêtés. Page 8, changement de couleurs et d’époque avec la découverte de l’archéologue Ornella Grazzi qui exécute des fouilles « aujourd’hui » du côté d’Ephèse en Turquie. Son obsession : Cassio, dont elle retrouvé trace dans des textes postérieurs à sa mort. Dans ce premier tome, ses fouilles lui permettent de voir apparaître le visage du premier des assassins, du temps de la jeunesse dorée de Cassio dans les tavernes d’Ephèse. L’intrigue est très subtile, Desberg se régale en mélangeant monde antique et époque actuelle pour relancer avec maîtrise les rebondissements de ce thriller palpitant. Son héros est typique de ses personnages « qui n’ont pas envie de se faire imposer une vision du monde ; ils veulent trouver leur propre chemin ». Au fil des tomes, le duo Desberg - Reculé, au trait dynamique et précis, lèvera progressivement le voile de mystère qui entoure la vie, la mort et la vengeance de Cassio !
Sale chanson d’amour… Le flic Sam est détruit par le décès de sa femme lors d’une opération et l’album traduit l’histoire d’un deuil impossible, sinon difficile. Ce tome 2 débute sans surprise par l’enterrement de cette femme dont le fantôme ou les hallucinations de Sam prennent une grande place dans sa conscience.
Avant le carton « IR$ », Bernard Vrancken et Stephen Desberg ont signé « Le Sang noir », une série en quatre tomes sortis au Lombard (entre 1996 et 1998) où se mêlent romance, complots et piraterie. Pour être honnête, nous ignorions tout de cette saga romantique qui raconte l’histoire de Tristan, le métis, et Marc-Antoine, l’héritier de la plantation Pérolles, qui ont grandi comme deux frères dans les Antilles du 18e siècle. Et pour continuer dans l’honnêteté jusqu’au bout, nous avons avalé les 180 pages de l’intégrale en une soirée, pris dans la tourmente de l’histoire, digne des plus grands films de flibustiers des années 50 : sur le coup, maître Desberg a touché juste, en mêlant à l’action des scènes plus intimistes et une réflexion sur le racisme, pour ce qui est l’une de ses premières séries réalistes. Le thématique du métissage touchait, en plus, le scénariste de très près puisque sa femme est africaine. La trame de son scénario sur l’histoire de ces deux amis d’enfance qui vont se déchirer jusqu’à la mort est classique, c’est un peu Ben-Hur revisité à la sauce antillaise. Mais avec brio ! En fin d’intégrale, Desberg raconte, à l’époque, sa volonté de sortir de son image de « scénariste jeunesse de commande » héritée de son travail chez Dupuis. « C’était une époque où pas mal de choses se mettaient en place, mais Le Sang noir a été le premier à émerger », dit-il. Le Belge Bernard Vrancken, qu’il a rencontré un peu par hasard grâce à un libraire bruxellois, Yves Schlirf, directeur éditorial de Dargaud Benelux, assure dans ce récit de piraterie un dessin réaliste superbe, qui évolue positivement au fil des albums. « Le Sang noir est une forme d’enfance, dit-il, avec un trait clair et des couleurs pétantes. (…) Si je devais le refaire, il ne serait évidemment pas pareil. Je n’étais pas aussi audacieux à l’époque. Je faisais mes gammes. » « Le Sang noir » est une histoire romantique à lire avec grand plaisir où, les fans d’IR$ découvriront les premiers pas d’un duo star du Lombard.
« Lester Cockney », un Irlandais têtu déserteur de l’armée des Indes, est la série culte du regretté Franz. Cette saga réaliste est l’un des grands classiques de la BD d’aventure franco-belge. Quatre ans après la mort de Franz Drappier, et donc la fin de la série (les deux derniers des 9 tomes sont parus en 2005 à titre posthume), Le Lombard a eu l’excellente idée de sortir ce mois-ci une première réédition intégrale luxueuse des cinq premiers albums (256 pages). Lester « le cockney » Mahoney est un lad irlandais enrôlé de force au 19e siècle dans l’armée anglaise pour échapper à la potence. Il se retrouve plongé dans l’enfer des guerres de colonisation en Afghanistan puis en Inde sans la moindre volonté de servir cette Albion qui lui a déjà pris son Irlande natale. Dans ce cadre épique, aux décors somptueux, Franz signe une oeuvre personnelle forte et anticonformiste, formidable synthèse de toutes ses inspirations, les chevaux, l’aventure et les femmes « Le personnage, c’était Franz lui même. Il était bien plus fascinant que ses propres héros », dit Derib dans les très belles pages d’introduction de l’intégrale. Franz était un dessinateur virtuose prolifique ; « il était toujours sur trois ou quatre séries en même temps, pour des éditeurs différents », poursuit son ami Derib, autre amoureux de chevaux et de grands espaces. « Il avait un talent immense. A côté de lui, on se sentait tous minables », dit encore Dany, copain de la « nouvelle génération » d’auteurs du journal « Tintin » dans les années 1970. Le cheval est omniprésent dans sa carrière, particulièrement dans cette série non dénuée d’humour ; rien d’étonnant quand on connaît l’amour inconsidéré de Franz pour le noble animal. « Quand il dessinait, c’était des chevaux ! Tout tournait toujours autour des chevaux », se souvient un autre copain, Christian Denayer. Normal, donc que Le Lombard ait repris en couverture de l’intégrale celle du T1, « Les fous de Kaboul », où Cockney monte un cheval. L’auteur, qui savait manier le crayon aussi bien que le sens de la dérision, signera, en plus des 9 tomes de la série, deux très beaux albums sur l’enfance de son héros, « Irish Melody » et « Shamrock Song », parus dans la collection « Signé ». Peut-être les retrouvera-t-on dans le second et dernier volume consacré à la série la plus personnelle de Franz.